Texte 2 : Dieu de Chagrin

Dieu de Chagrin

Le silence s’élevait, à présent. Aucun sorcier n’osait respirer. S’ils avaient eu le pouvoir de faire taire leur cœur, ils l’auraient fait sans hésiter, mais nul ne saurait assourdir sa propre vie. Leur Ennemi, en revanche, pouvait, d’un simple geste, faire taire à jamais le sang dans leurs veines. Il apportait avec lui l’ombre de l’agonie. L’endroit où il s’était trouvé un instant plus tôt était empli de poussière de terre et de sable.

Soulevée par les sortilèges les plus dévastateurs des mages, elle tardait à retomber. Les molécules minuscules étaient parcourues d’éclairs bleus qui, au contact de n’importe quel individu, aurait brûlé ses chairs et déclenché une douleur atroce, prémices de son inéluctable trépas.

Une brise paresseuse poussa lentement le nuage irrespirable. Les incantateurs se tenaient loin, en cercle autour de leur cible qui, à présent, ne pouvait être qu’anéantie.

Les douze étaient revenus de leur exil pour combattre. Ils avaient rompu leur serment et uni leurs forces sans égal pour contenir le cataclysme personnifié qui était arrivé sur le monde quelques minutes plus tôt.

Les soldats les plus émérites de l’armée immortelle avaient dût s’incliner pour ne plus jamais se relever devant cet adversaire à nul autre pareil.

Le brouillard révéla bientôt le cratère provoqué par les explosions magiques. Si large et profond qu’il aurait put contenir un village entier. Le sol était veiné de couleurs chatoyantes, gorgé d’une puissance qui n’aurait jamais dû être libérée, mais qui, pour le salut des Hommes, avait été délivrée par les protecteurs.

Le vœu des douze n’était exprimé à voix haute, mais il semblait emplir l’air.

« Qu’il soit mort. »

L’ancienne reine de puissance était assise en tailleur non loin de la zone dévastée, psalmodiant des incantations pour que son incommensurable pouvoir parvienne aux sorciers. Il fallait donner, abandonner son humanité et sa peur de mourir d’épuisement. Ainsi, le monde pourrait survivre. Peut-être.

Le centre du cratère se dévoila.

Une silhouette s’y trouvait, encore entière.

Encore debout.

Des traits délicats déformés par la haine entouraient les yeux dorés braqués sur le mage devant lui. Sous la tension qu’il s’infligeait, ses doigts étaient crispés, tordus. Sa bouche dévoilait ses dents dans un rictus de rage. Des arcs électriques parcourait sa peau, provoquant des crépitements aigus. Chacun de ses rais contenait assez de force pour détruire un adulte. L’Ennemi, pourtant, s’en jouait. Il attendait la prochaine attaque. Ou préparait la sienne.

Il tendit le bras et, relâchant un hurlement peuplé de dizaines de voix déshumanisées, il libéra les ombres qui vivaient en lui. Des corbeaux d’encre jaillirent de son corps et s’envolèrent vers les sorciers. Tous tentèrent de s’en défendre, mais les oiseaux fondaient sur leur proie en résistant aux

Les oiseaux se jetèrent sur les hommes et les femmes qui, autour du cratère, agitèrent leurs doigts et leurs lèvres pour appeler leurs animaux gardiens, le feu impérial et la Vigne afin de se protéger. Les plumes des corbeaux se firent liquident pour onduler entre les flammes, et les feuilles. De leurs crocs acérés, les totems véloces ne sentirent qu’une substance vaporeuse se disloquer. Incapables de saisir leurs proies. Les spectres funestes s’échappèrent, fusèrent vers les invocateurs. Les particules s’unirent encore. À quelques centimètres de la poitrine des douze. Leurs becs furent lances. Leurs cœurs cibles.

Onze feux s’éteignirent. Onze vignes moururent et les créatures merveilleuses auréolées de lumières, les totems immortels, fermèrent les paupières en repartant en direction l’éther. Les corbeaux, alourdis de la vie de leurs victimes, fondirent pour rejoindre leur maître et se fondirent dans sa chair pour y disparaître. Nulle trace ne demeurait d’eux sinon les ténèbres qui peuplaient les yeux de l’Ennemi.

Ce dernier n’avait pas bougé. Son regard hurlait à la place de sa bouche. Tout son être émanait une aura destructrice dirigée vers le douzième.

Survivant.

Protégé par l’Ancienne.

Le père des autres hommes d’ésotérisme laissa une unique larme dessiner sur sa joue le trait invisible d’une souffrance abominable.

Colère. Non, haine.

Chagrin. Désespoir.

Survivre pour transmettre, sauver ou venger, mais lutter encore.

Il abandonnerait quand la menace serait vaincue.

Le sorcier observa le dieu au centre du cratère. Avait-il treize ans ? Moins ? Son âme était trop jeune pour qu’il tue ainsi ses onze fils. Quelle cruauté avait empli son esprit ?

L’Ennemi eut un tremblement. Une onde de choc surgit de son corps. Elle partit dans toutes les directions, créant flammes et incendies sur son passage. Onze cadavres s’embrasèrent d’un feu noir. Le mage et l’ancienne reine résistèrent, mais ne purent sauver la lande. La vague de feu la lécha, chaque brin d’herbe mourut carbonisé. Des kilomètres d’arbres et de villages s’effacèrent en une fumée épaisse. Le soleil, effrayé, s’en fit un voile pour se dissimuler. L’ombre tomba sur la campagne.

Le gardien de l’occulte tendit les bras vers le jeune tueur. D’immenses chaînes dorées jaillirent du sous-sol et se lièrent aux poignets de son opposant. Aussitôt, elles se tendirent pour le tracter loin dans les profondeurs d’où elles étaient parues. Le prisonnier tomba à genoux, lutta en puisant dans ses forces. Un hurlement rageur et apeuré lui échappa. Il ne se laissa pas dominer par la traction. La tension engendrée par l’affrontement provoqua de sourds grondements. L’argile menaçait de rompre.

— Calme-toi, enfant dieu, conjura le douzième.

Il puisa dans la magie désormais de ses fils pour renforcer sa prise. L’ancienne murmurait des incantations pour affaiblir le rejeton d’un diable égaré au ciel. Une pleine minute, le cri déchirant de garçon surpassa le bruit venu du sol. Ses membres tremblaient. Des gouttes d’eau pointaient à ses paupières closes par l’effort.

Le sorcier crut le voir céder.

En un clignement de paupière, des crevasses immenses cisaillèrent la lande ravagée. Des blocs se hissèrent autour du dieu dans un fracas de fin du monde. Les fissures forcèrent le mage à bondir de côté. La roche brisée laissa mourir les chaînes de lumières. Le belligérant libéré demeura à genoux. Ses mains touchèrent la poussière recouverte d’encre pour l’aider à maintenir son équilibre précaire. Il haletait. Lorsqu’il ouvrit les yeux et observa son rival, ce dernier abattit son bras du ciel vers l’enfant. La foudre obéit et frappa son corps.

L’Ennemi se cambra lorsque le flux électrique parcourut ses chairs, puis il s’effondra sur ses avant-bras, le front touchant presque son ombre.

L’incantateur le menaça encore de son poing brandi en direction du firmament, mais le jeune démon, cette fois, était préparé à un tel assaut. Il leva ses prunelles d’or vers l’arme funeste descendue des nuages. Sa volonté dévia l’éclair qui fusa vers le sorcier. La majeure partie de l’énergie fut détournée, mais une infime portion pénétra le mage qui, de douleur, se recroquevilla.

Les deux adversaires à terre peinaient à recouvrer leurs esprits et la pleine possession de leurs organismes. L’ancienne reine de puissance se leva et, à pas lents, malmenée par l’âge qui s’était peu à peu joué de ses incommensurables dons, elle avança vers le dieu.

Elle sentait le monde souffrir sous ses pieds. La faune et la flore du globe tout entier écoutait, attentive, à la suite des affrontements. Tout était allé si vite. Tout serait bientôt terminé, quel que soit le vainqueur. Les plus grands combattant ésotériques s’étaient unis, et avaient échoué. Si l’héritier du Panthéon pouvait se relever, alors il piétinerait les royaumes à l’image d’un géant sans pitié.

Avant que le destin des humains ne soit scellé, l’ancienne voulait comprendre. Vingt minutes s’étaient écoulées depuis que l’enfant dieu avait foulé leur pays. Une fin des temps plus rapide que nulle autre ne pouvait survenir sans raison.

La magicienne lévita avec douceur pour atteindre un bloc de glèbe noir plus élevé que les autres. L’odeur qui emplissait ses narines était un mélange atroce de viande brûlée et de forces magiques. Le parfum familier des feuilles de vigne flottait encore dans l’air rendu tiède par les affrontements. La texture du sol était étrangement lisse. L’encre semblait transformer chaque chose qu’elle avait recouvert en la surface d’un lac. Elle s’était immobilisée, avait abandonné l’idée de conquérir le reste des contrées. L’Ennemi voulait-il changer le monde en une sphère noire ?

Elle qui toute sa vie avait aimé la puissance, elle n’avait adopté que les magies les plus nobles. Elle n’avait mis au monde que quelques sorts magistraux. Son cœur avait été comblé par ses capacités mais pas par l’amour. Pourtant, en voyant cet immortel fatigué, à l’aube de sa vie, s’en prendre à la lande, elle eut envie de l’épargner, de le soulager d’une peine qu’elle ne pouvait comprendre.

Elle flotta légèrement jusqu’au bas d’un roc et se posa avec légèreté non loin du garçon. Sa main ridée se tendit pour toucher son épaule, s’y posa avec une infinie tendresse.

— Explique-moi, enfant.

Le visage tourné vers le haut, il entrouvrit les yeux. L’eau noire, doucement, reflua à l’intérieur de sa carcasse. Le sol redevint gris, révélant le cataclysme qu’il venait de subir. Le silence était tombé. Flammes étouffées. Cœurs muets.

Un unique corbeau s’extirpa de sa peau. L’oiseau s’envola sur un mètre de hauteur, puis se posa sur son front, l’une de ses griffes posée à quelques millimètres de son œil. Le bec de l’oiseau se trouvait proche du palpitant de l’ancienne. Celle-ci ne se redressa pas, sa main toujours en contact avec le dos du dieu, à l’écoute. Elle mourrait, quoi qu’il puisse advenir, et ne voulait pas fuir.

Les forts ne répondent pas aux lâches.

— Explique-moi.

La voix du garçon retentit dans sa tête sans que ses lèvres n’esquissent le moindre mouvement.

« Je suis l’enfant de la Déesse Créatrice. »

Un frisson de crainte secoua l’ancienne. Celle qui avait tout créé, Temps, Vie, Lumière, Éther… Sa puissance sans limite était louée par chaque personne sur le globe.

« Elle est morte. »

Les paroles muettes meurtrirent l’âme de la vieille dame. Elle se laissa tomber à genoux près de lui, le corbeau à présent proche de son visage, et prit le petit corps affaibli entre ses bras.

Pour la première fois de sa vie, elle cajola un enfant.

Et l’enfant, oubliant d’être un dieu, se laissa faire.

Sa poitrine se serra sous le joug d’un sanglot dénué de larmes.

— Là, murmura l’ancienne reine, là…

Le garçon cria, appela d’une voix malheureuse. Un flot de larmes se déversa sur ses joues, une averse inonda le monde, faisant ruisseler tout autour d’eux des petits torrents gorgés de poussière.

— Maman ! hurla l’Ennemi, blotti dans des bras inconnus.

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