Soigner son incipit : astuces

« Regarde comme mon monde est riche et vaste.

Regarde tout le potentiel de mon personnage.

Vois comme je maîtrise l’art du verbe.

Entends comme mon intrigue saura te nouer le cerveau et le cœur. »

Si l’on pouvait convaincre chaque lecteur qui ouvre notre livre, un à un, que notre histoire vaut la peine d’être lue, je suis certaine que nous le ferions. Malheureusement, cet exploit me semble compromis et quelque peu difficile à mettre en place.

C’est donc le rôle de votre livre lui-même que de happer le lecteur pour ne plus le relâcher avant le mot « Fin ». La couverture illustrée et le synopsis sont là pour aider, mais c’est également sur la première page, à la première ligne, que le texte devra faire ses preuves. Si l’auteur est timide dans ses paragraphes d’introduction, peu de lecteurs, peu de comités de lecture, laisseront sa chance au roman entier. Cela est tout aussi vrai lorsqu’une personne choisi le texte court qu’elle va dévorer. Elle s’attend à ce que le style, d’entrée de jeu, lui convienne.

L’auteur doit alors saisir l’opportunité : tout dire dans la première phrase. L’incipit, où le fond et forme aideront le lecteur à choisir quoi lire.

Les incipits peuvent se classer en plusieurs catégories : un incipit dynamique pour lancer l’action, un contemplatif, un déroutant.

Il peut éclaircir, informer, surprendre, donner le ton, poser un style, piquer la curiosité… Mais surtout, il devrait pouvoir tracter un lecteur au cœur de votre page n°1 et ne plus le relâcher.

Regardons de plus près comment hameçonner l’innocente victime qui ouvrira votre livre !

Le fond

1) Reflétez votre écrit dans sa globalité

Je suis pour l’idée de gifler le lecteur dès qu’il pose les yeux sur la ligne du haut, mais on se doit de le faire en respectant certaines règles.

Il ne s’agit pas d’exprimer un tsunami d’émotions si votre récit est axé sur l’action. Assomer avec un vocabulaire ampoulé si le texte se contente d’un langage courant ou promettre un personnage captivant, fort, ambigu et attachant, pour découvrir par la suite qu’il ne sera que secondaire (j’ai versé dans ce travers) sont des travers capables de décevoir votre lecteur.

Introduisez votre ton. Est-il moqueur et ironique, poétique ou efficace ?

« Condamné à mort ! Voilà cinq semaines que j’habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids ! »

Le narrateur est également le personnage principal. Le verbe est beau mais le propos très sombre. Le lecteur côtoie l’émotion du condamné et peut s’interroger sur les causes qui ont provoqué cette atroce situation, ainsi que sur le dénouement de l’histoire. Renforcé par un titre fort, cet incipit est issu de Le dernier jour d’un condamné, Victor Hugo (1829).

2) Ne laissez pas votre lecteur sans questions

Le mystère et le paradoxe sont deux moyens efficaces d’interpeler le lecteur. En lui posant une question, indirectement, il va chercher la réponse. Celle-ci ne se trouve pas ailleurs que dans le récit : il est piégé.

Jouez avec les règles établies par la physique pour rendre votre début surprenant. Un mort revenu à la vie, la présence d’une personne à trois endroits en même temps, par exemple.

« C’était le meilleur et le pire de tous les temps »

À la fois joli et paradoxal, le Conte des Deux Villes de Charles Dickens (1861) promet une description pleine de contrastes.

3) Le vertige

Qu’il soit réel, comme une silhouette au bord d’une falaise, ou métaphorique, en plaçant le lecteur face à une avalanche d’informations, d’actions et de détails, le vertige est un appel à plonger. Propulsé au milieu d’une scène de combat haletante, il lui sera difficile de détourner les yeux. Secoué par une tempête en haute mer, à la merci d’un monstre aux crocs démesurés, l’effet sera le même.

Attention toutefois à ne pas allonger cette sensation plus que de raison. Vous allez malmener le lecteur, donnez-lui rapidement un contexte, aussi effleuré soit-il, auquel il puisse se raccrocher.

4) L’action immersive

Cette technique peut se rapprocher du vertige, mais elle permet également se mettre le lecteur en face de situations bien plus calmes et posées. Placer votre personnage dans une scène visuelle, facile à saisir, durant laquelle il n’explique pas les raisons de ses actes : il agit.

5) Le dialogue

Attention à cet écueil. Le dialogue se doit de prendre en compte des éléments qui rendent l’incipit attirant, tout en maniant avec brio le langage parlé de deux individus. Si vous avez un certain talent dans l’écriture parlée, alors foncez. Montrez d’entrée de jeu à quel point vous maîtrisez votre style, caractérisez vos personnages en quelques lignes, et créez la profondeur de votre univers en deux répliques.

Si l’exercice vous semble compromis, je vous conseillerai de vous abstenir. Laissez la narration attirer votre lecteur et présenter vos protagonistes. Leur échange pourra venir plus tard.

6) Un compte à rebours

J’ai en tête l’entrée en matière du Miroir de Cassandre. Le fait de promettre une échéance qui arrive, qui sera là sous peu, permet de convaincre le lecteur de rester un peu plus longtemps, le temps de comprendre pourquoi le narrateur a programmé ce décompte. N’hésitez pas à matérialiser ce compte à rebours, à le rendre mystérieux, pourquoi pas haletant, peut-être prononcé par une voix inconnue. Maniez cependant cette idée avec doigté : la fin du compte à rebours, pour satisfaire votre lecteur, devrait surprendre, montrer l’étendue de votre talent.

Cette astuce vous offre un répit, elle permet d’une certaine manière d’augmenter la longueur de votre première scène, d’ordinaire contenue dans la phrase d’introduction. Profitez de la durée du décompte pour éblouir celui qui sera plongé dedans.

7) L’émotion

Proposez à votre lecteur de ressentir immédiatement quelque chose. La tristesse d’un personnage, la colère, le plaisir. C’est un moyen aisé de provoquer l’attachement, voire l’identification.

« Le plaisir d’incendier !

Quel plaisir extraordinaire c’était de voir les choses se faire dévorer, de les voir noircir et se transformer. »

Plaisir, joie, mais également un certain malaise provoqué par la

Sa faute !

passion étrange du narrateur de Fahrenheit 451, écrit par Ray Bradbury en 1953. C’est à lui que l’on doit le projet Bradbury. Mais si, vous savez, les 52 nouvelles en un an !

 

La forme

1) Les figures de style

Elles sont légions, elles sont belles, elles sont engageantes. Antithèse, métaphore, gradation… Cela vous rappelle des souvenirs ? Pourquoi ne pas rajouter un alexandrin et quelques rimes bien placées ?

Outre les classiques que l’on a eu l’occasion d’étudier au collège et au lycée, je vous renvoie à une vidéo entièrement dédiée à ces procédés narratifs. Attention, prenez des notes, ça va très vite. Écoutez son introduction comme si vous écoutiez une cours sur les incipits, vous devriez trouver cela inspirant.

Point Culture : les figures de style

C’est, soit dit en passant, ma technique préférée. Facile à mettre en place, elle se marie avec toutes les autres astuces.

2) Choquez

Une insulte ou un mot savant pourraient bien perturber votre lecteur. Cette astuce à double tranchant. Une phrase non verbale, une phrase sans fin, un amphigouri sans pareil, pourront faire sourire celui qui découvre votre texte.

« Doukipudonktan, se demanda Gabriel excédé. »

Zazie dans le métro, Raymond Quéneau (1959)

3) La chute

Posez une amorce. Le poisson approche, mord – ou lit – et… ce qui suit n’est pas du tout en lien avec ce qu’il attendait. Vous créez une surprise. C’est le procédé contenu dans les blagues. Vous fabriquez une attente, et ce qui arrive ne ressemble en rien avec l’effet escompté, ce qui rend la chute d’autant plus satisfaisante.

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »

Outre l’émotion portée par le mot « maman », le mystère qui entoure la mort peut avoir un effet très accrocheur sur un lecteur. Pourtant, la seconde phrase nous met en doute. Est-ce que l’attachement du personnage est réel ? Est-ce que la mort est vraiment importante ? Les réponses se trouvent dans l’Étranger, de Albert Camus (1942).

 

Mariez et dosez. Époustouflant, sans être effrayant ou étouffant, un incipit saura être un parfait équilibre entre fond et forme.

Pour aller plus loin

Cet article a été inspiré par un podcast sur l’écriture qui, malheureusement, ne comprend que 7 épisodes. Ils sont cependant bien menés, particulièrement inspirants. Je vous conseille vivement d’aller écouter l’épisode sur les réécritures et les corrections ! Hurler Sans Bruit

 

Si vous aviez trois mots pour faire sourciller la personne qui va plonger dans votre histoire, comment vous y prendriez-vous ?

Mangeons notre mère.

Tarentules gériatriques acétyletouttétant.

Ha, ha, ha !

Rompre son cœur…

Les meilleurs incipits que vous avez lus reflètent-ils la qualité de l’œuvre complète ? Et inversement ?

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