Texte 1 : Le Dernier Humain

Le Dernier Humain

Lyre ouvrit les yeux et, dans la nuit noire, se mit à briller. Tous les feu-follets, à leur réveil, devenaient plus lumineux qu’une fée. Autour d’elle, ses semblables s’extirpaient de leur longue torpeur. De leurs cages de verre s’échappaient de rayons bleus, blancs ou légèrement jaunis pour la jeunesse des prisonniers.

Lyre sentit une excitation attiser les flammes qui parcouraient sa peau dorée. Quelle présence avait tiré Lyre de son sommeil ? Combien de temps était-elle restée inconsciente ? Elle frotta ses petits yeux et étira ses ailes nacrées. Elle avait tout juste la place de les déployer dans le lampadaire où elle était enfermée, et voler lui manquait cruellement. Quelqu’un approchait. Elle sourit. La chasse allait reprendre. Il était temps.

En écoutant attentivement, la follette put percevoir le ronronnement d’un moteur cahoteux.

— Une voiture, murmura son voisin.

Lyre poussa la cloison de sa cage. Le verre, enchanté, ne réagissait qu’à la présence d’humains. Dans toute la rue, les lampadaires s’entrouvrirent, libérant des feu-follets par dizaines. Ils s’échappèrent vers les hauteurs ou bien allèrent frôler les flaques d’eau de la route pavée. L’allée sembla peuplée de lucioles aux couleurs improbables, virevoltantes dans l’air pur.

Lyre monta vers le lune pour retomber en chute libre, sentant le vent dans ses flammes et les muscles de ses ailes, enfin, s’échauffer, se détendre. Le temps des jeux, pourtant, ne pouvait pas durer. Il fallait qu’elle se concentre, comme ses semblables. L’Homme approchait. Soit. Il serait dévoré.

La voiture approchait encore. Ses roues sur le granit et les pétarades de son moteur prouvaient à quel point l’humanité était ingénieuse. La fumée noir qui jaillissait du monstre de métal montrait qu’elle était dangereuse. Les ravages entrevus par le maître temps avaient poussé les fées à fuir, les elfes à se retrancher dans les forêts primordiales. Les feu-follets seraient volontiers retournés dans les braises de quelque volcan aux tendances belliqueuses, mais ils avaient été choisis pour draguer l’humanité vers son déclin.

Et sceller son sort.

Lorsque le véhicule apparut, le spectacle de flammes volages poussa le conducteur à s’arrêter. Il ouvrit la portière et apparut, vêtu d’une redingote, affublé d’un haut chapeau noir. Une dame et un petit garçon sortirent aussi.

— C’est désert ici aussi, soupira la femme en resserrant le châle qui couvrait les boucles artificielles de ses longs cheveux bruns.

Le petit garçon marcha dans la rue, hypnotisé par les lumières. Lyre descendit à sa hauteur et se révéla à ses yeux. Créature dorée entourée d’un halo bleu, ses cheveux étaient de feu et ses yeux luisaient comme le cœur rouge d’un incendie.

— Papa, maman ! Ce sont des fées !

— Ne dis pas n’importe quoi, Jules. Ça doit être une espèce de lucioles.

— Non, celle-ci a des bras et des jambes ! Et elle est toute nue !

Lyre leva les yeux au ciel et se plaça tête en bas, excédée par les a priori du jeune humain. On les confondait si souvent avec les grandes fées ailées, gardiennes de la magie et prêtresses des éléments. Pourquoi l’imaginaire des Hommes avait-il transformé leurs sœurs aînées en petits êtres voltigeant ? Qui avait confondu le premier le feu originel et les fées véritables ?

Et, surtout, quelle était cette insupportable manie de penser que le vêtement était la norme ? Lyre, si elle avait été changée en humaine, aurait préféré mourir plutôt que devoir porter cette étrange robe et ce corset étriqué autour de la dame.

Elle ne devait toutefois pas perdre l’attention de Jules, aussi masqua-t-elle son agacement en jeux et se mit à virevolter devant son visage. Illuminé par ses flammes, le regard du garçon brillait de joie. Lorsque Lyre recula, il la suivit.

Parfait.

Le père et la mère se montrèrent plus incrédules. Les autres feu-follets se réunirent face à eux, leur montrant leur apparence, se montrant avenants.

— Nous cherchons les autres, murmura la dame. Avez-vous vu des Hommes ?

Les follets se montrèrent enthousiasmes. Bien-sûr qu’ils savaient où se trouvaient les humains.

Sans tarder, ils reculèrent afin que les trois membres de cette famille rescapée suivent un nuage scintillant.

Voyant qu’ils étaient sous leur charme, Lyre faussa compagnie à ses frères pour se précipiter en haut de la colline. Dans la nuit noire, la demeure humaine ressemblait à une montagne aux angles aiguisés. Elle fonça à l’intérieur en criant :

— Grand-père ! Réveille-toi, grand-père !

Un craquement lugubre lui répondit et, lentement, une brume blanche jaillit du sol. Lentement, comme des serpents silencieux, les volutes se répandirent vers l’extérieur, dégoulinèrent de la colline en recouvrant le paysage d’une fine couche de brouillard immaculé.

— Parfait, souffla Lyre.

Elle fila rejoindre son groupe, s’émerveillant, comme à chaque fois depuis des décennies, de la facilité avec laquelle les mortels suivaient la lumière. La dame se rapprocha bien de son homme en voyant la brume courir contre ses bottines aux talons larges, mais ils poursuivirent, déterminés à se fier aux soi-disant fées.

Ils gravirent en quelques minutes la pente au sentier étroit et la grande porte du manoir, ouvert sur l’obscurité, leur fit face. La petite famille s’arrêta, inquiète.

« Si tu veux plaire à un mortel, allume la lumière », disait les proverbes.

Alors les follets s’engouffrèrent dans le hall, dans les couloirs au carrelage damé, et brillèrent de toutes leurs forces. Un jour nouveau éclaira la demeure qui, soudain, parut étrangement chaleureuse. Un foyer, peut-être, pour une famille exilée.

Le père avança, suivi de sa femme qui tenait Jules par les épaules. Deux escaliers magistraux partaient de chaque côté de la pièce et s’élevaient en courbes gracieuses jusqu’à une mezzanine. Un lustre de cristal pendait au plafond, son éclat d’antan terni par la poussière.

— Y a-t-il quelqu’un ? appela l’homme. Nous sommes seuls, nous cherchons… des gens.

Un râle s’éleva, ténu d’abord, puis grave et profond. Il gronda quelques secondes avant de devenir une voix intelligible.

— Vous n’êtes pas seuls.

Les humains reculèrent d’un pas tant le son était effrayant. Le timbre, provenu d’abysses sans fond, ne laissait entendre aucune réjouissance, et nul soulagement.

— Vraiment ? reprit le père. Où êtes-vous ?

Dans l’ombre laissée sous la mezzanine, deux yeux verts s’ouvrirent.

— Je suis en face de vous, et je sais où sont vos semblables.

— C’est ce que nous cherchons depuis des semaines. Des humains. Où sont-ils ?

Une masse se mit à bouger et, de sous les escaliers, sortit un loup gigantesque. Noir, il portait sur ses pattes des coulures bleues, sa queue était faite de plumes et une crinière rouge comme une pomme empoisonnée dessinait des arabesques sur son encolure. Il était grand comme deux hommes et montrait des crocs qu’aucun de ses congénères, à travers le bestiaire des âges passés, n’avait possédé.

— Je les ai dévorés.

Ses babines ne bougeaient pas quand il parlait, mais ses yeux flamboyaient avec cruauté. Autour de lui, les feu-follets, un à un, plongeaient dans la brume au sol.

L’ombre grandit, comme la terreur des humains. La lumière vint de leur pieds et créaient une aura mystique qui alimenta leur détresse.

— Dévorés… répéta Jules.

— Ils détruisent. Vous détruirez et, si ce n’est pas la cas, vous le ferez. Les machines et le smog… L’énergie que vous contrôlez est mauvaise. Vous êtes mauvais.

La femme, plus lucide peut-être, s’empara du poignet de son époux et traîna sa famille vers la sortie. Mais sous ses pieds, par-dessous la brume, le feu bleu de Lyre les empêcha de courir. Les flammes montrèrent haut pour masquer la porte. Dans les volutes, les lucioles qui tournoyaient à présent dansaient autour des chevilles, menaçant de s’embraser. Les trois étrangers se serrèrent les uns contre les autres.

— Pitié ! cria la dame.

Le loup avança. Sous ses pattes, les follets s’écartaient.

— Pitié pour mon monde, gente humaine.

Lyre cessa d’éveiller l’incendie, sachant que les proies ne bougeraient pas. Elle monta pour se placer à hauteur du visage de Jules. Il était jeune. Irait-il causer la perte de la Nature s’il vivait ? Pouvait-on prendre le risque ? Maintes fois, elle s’était posé la question. Et, maintes fois, elle avait chassé. Encore et encore.

Le poing furieux du garçon se ferma sur elle. Il poussa un hurlement de douleur quand sa paume, instantanément, se consuma. Il n’avait pas effleuré la peau de Lyre. Cette dernière trouva réponse à ses questions.

— Pitié pour mon monde, chuchota-t-elle.

La gueule du loup mordit la chair.

— Sommes-nous libres ?

Lyre se posa sur le museau taché de sang de la bête.

— Grand-père du monde, sommes-nous libres ?

Non. Je sens… qu’il en reste.

La follette sentit son feu perdre de sa vigueur.

Ne nous laisse pas repartir dans nos cages, grand-père.

Je suis trop vieux pour chasser, petite flamme. Et tes semblables trop volages pour que je puisse vous faire confiance. Dès que les Hommes seront éteins, je vous laisserai voler. Dans l’immédiat, gardez encore vos sens en éveil, et attendons les prochains.

Lyre s’accroupit, attristée. Elle ignorait si leur entreprise serait un jour couronnée de succès. Elle, si minuscule, n’avait aucune idée de la grandeur du monde. Combien d’humains restait-il tout autour d’eux, à chercher leurs frères morts et à errer sur la Terre ?

Et si, dans leur liberté, dans leur quête vers leurs frères, les mortels étaient plus heureux que les mystiques ?

Lyre ne pouvait désobéir. Le cœur en peine, elle regagna son réverbère.

Ce petit texte a été écrit pour participer au concours mensuel du forum des Scribtonautes. Si le cœur lui en dit (car je sens que je pèse qu’à moitié pour ce genre de décision) il verra une suite, ou deviendra un texte plus long.

Que pensez-vous de votre lecture ?

Publicités

2 réflexions sur “Texte 1 : Le Dernier Humain

  1. giovanniportelliauteur dit :

    joliment construit, belle imagination, quelques coquilles, des le pour des la, rien de bien sorcier, je rencontre les mêmes soucis quand je suis plus lancé dans l’histoire que dans une succession de mots. On sent le plaisir dans l’écriture, en tout cas 🙂

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s